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CINEMA. 24 heures dans la vie de Jason, un jeune Yéniche, partagé entre la fascination pour un grand frère qui sort de prison, et sa préparation au baptême. Un film trépidant et généreux.

 

Mange tes morts, tu ne diras point


de Jean-Charles Hue
France, 2014, 1h34
Festival de Cannes 2014, Quinzaine des réalisateurs. Prix Jean Vigo 2014.
Sortie en France le 17 septembre 2014.

avec Frédéric Dorkel, Jason François, Michael Dauber, Moïse Dorkel. 

 

La scène d'ouverture du film est saisissante : deux jeunes traversent une campagne anodine, assis sur une moto qui tressaute dans les ornières et les cahots, un fusil à la main. L'écran file, le moteur fait un bruit de moustique énervé, la lumière du crépuscule est splendide. Le jeune homme assis à l'arrière et qui tient le fusil a un visage triste, comme s'il n'attendait rien, ni de cette équipée ni de demain. C'est Jason, il a 17 ans et appartient à la communauté des Yéniches - du grand groupe des gens du voyage - habitant le Nord de la France.

C'est le second film que le réalisateur Jean-Charles Hue tourne dans cette communauté. Pour Mange tes morts (une insulte chez les Yéniches), il a encore choisi les acteurs parmi les membres du groupe mais il a mis un peu plus de fiction. Le scénario est un mélange de ce que le réalisateur a voulu filmer et de ce que les acteurs ont accepté ou refuser de faire... L'ensemble est explosif, surprenant. Le talent de Jean-Charles Hue, l'énergie des acteurs, leurs physiques rarement vus à l'écran et leur vocabulaire encore plus inhabituel, donnent à l'ensemble un ton étonnant.

Tout le film est une trajectoire, un ample mouvement commencé à deux sur une petite moto, continué à 4 dans une puissante voiture allemande et finit par un être solitaire et massif dans une impasse aussi physique que psychique. Cette trajectoire montre la difficulté pour les Yéniches à trouver leur place dans une société qui les attire et les refuse en même temps. Ils sont restés des chasseurs et il est aussi naturel pour eux de tuer un lapin dans un terrain vague que de voler un chargement de cuivre dans un entrepôt. Ils revendiquent même le droit moral de le faire, avec leur éloquence efficace et leur syntaxe maladroite : "si je chourave, c'est que pour nourrir les miens". Mais le pays dans lequel ils vivent a des lois, et des forces de l'ordre pour les appliquer.

Dans les années 1950, les mouvements évangélistes ont facilement pénétré les communautés profondément croyantes des gens du voyage. Aujourd'hui, de vastes rassemblements sont l'occasion de baptêmes collectifs et les pasteurs et leurs fidèles délivrent des messages d'espérance et de rigueur à des jeunes gens qui en manquent cruellement. Jason est au bord de ces deux mondes, entre innocence et fascination pour son grand frère incarcéré, sensible à l'affection de ceux qui, au contraire, l'attirent vers la religion. Il faudra lui plonger la tête sous l'eau pour le baptême, comme il faudra le tirer par le bras pour monter dans une voiture forcer un barrage de police. Dans quel camp tombera Jason ?

Les deux cérémonies initiatiques sont magnifiquement préparées et filmées. La violence parcourt le film, elle est à l'image de celle ressentie par cette communauté. Le reste de la société française refuse ce mode de vie, hors contrôle, hors la loi. Et les Yéniches refusent de se normaliser, comme ils refusent inconsciemment le sort peut enviable des indiens Navajo parqués dans les réserves de l'Arizona, même s'ils en partagent déjà l'obésité et l'alcoolisme... La mise en scène est généreuse pour les acteurs et équilibre remarquablement l'utilisation de la lumière et de son contraire, accentuant encore la fragilité de cet entre deux.

Au Festival de Cannes 2014, où le film était présenté à la Quinzaine des réalisateurs, il a reçu le prix Jean Vigo.

 

Magali Van Reeth
Signis France

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